À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports, malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt marquées que faites.

C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour cette défaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans exécution.

Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.

Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais, chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés d'espoir et abattus d'effroi.

Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer Napoléon.

Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux, et en hiver par le traînage.

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire, sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe, qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés, il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'œuvre pour réduire en poudre ces perfides.»

En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs russes.