L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc, une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et qu'ils faisaient tout leur revenu.

D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du commerce, ou de la société.

Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de richesses mobilières et immobilières? et cependant, l'abandon total de Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là, comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences: l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou, auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.

Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares. Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se sauver dans cette vie et dans l'autre: obéissance, honneur, religion, peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.

Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration.

Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait, quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux. Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous répétaient en pleurant.

Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.


[CHAPITRE III.]

Ainsi fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de ces malheureux jusqu'au dernier moment.