Désormais, son nom appartient à l'histoire: toutefois, il n'eut que la plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.[1]

Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose, peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du sort de l'état, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement; protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière; lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et révoltés.

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante assurance? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent cinquante mille nommes.

Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre, dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver; détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus dangereuse que la première.

Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls: l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée dans Moskou, et arrachée à son empereur; l'autre était un danger politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une conquête.

Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses, de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la révolution française a été faite.

Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils nous en chargeassent.

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un mystère pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.

Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité. Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.

Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs. Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.