Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Pétrowsky.

Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement. Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne; enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter; et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et physiques de ceux qui l'entourent.

Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier, Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.

En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg; c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie; enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne veut pas s'être trompée, il les repousse.

D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice. Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?

Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier, refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette grande curée.

Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement préservé.

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