[CHAPITRE VIII.]

Les camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier. C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe et de misère!

Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme, des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale; car l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes, paraissaient bien vêtus; c'étaient des marchands. On les vit venir se réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et soufferts ou à peine remarqués par les autres.

Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.

En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore plus étrange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.

Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces décombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa: c'était pour en retirer des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.

Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore, avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir; pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur portée! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie?» Et ils ajoutaient: «que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver serait légitimement acquis; qu'il en était des restes de cette cité comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux vainqueurs; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une grande machine de guerre pour nous anéantir.»

C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi, et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler: alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent, soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes indispensables.

L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils cherchent à enfoncer.