Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie; enfin, par un riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car voilà les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.
Les routes en sont obstruées; les places comme les camps sont devenus des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire. Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir. Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près des flammes qui les atteignent et les tuent.
Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent dérober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé par le danger.
Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à établir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent à regret, quelques autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il n'y avait point de règle tracée. Les plus délicats par leurs sentimens, ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les vivres et les vêtemens qui leur manquaient; d'autres envoyèrent pour eux à la maraude; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de leurs propres mains.
Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes.
Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou. Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que le désordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-même, était entraînée; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats affamés; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou; qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs russes.
Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans, effarouchés, ne revenaient plus: beaucoup de vivres étaient gaspillés. L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute; mais ici l'incendie l'excuse: il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré dans l'ordre.
Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres, pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands besoins, si souffrante, et composée de tant de nations?
Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la partie honteuse de la gloire; que la renommée des conquérans porte son ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un être, si petit qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la fois de tous côtés? C'est donc une loi de la nature que les grands corps aient de grandes ombres.
Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur place: or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire, fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires.