[CHAPITRE IX.]

Cependant Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui fermentait dans leurs cœurs, qui se répandit dans tout l'empire, et dont tant de Français furent victimes.

En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout l'empire de Russie.»

Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit «que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16 septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste conquête.»

On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays, sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris; il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.

»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par une invocation au Tout-Puissant.

Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent. Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder successivement.

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de fumée.

Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.»