Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4 octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani. Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.

Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts, ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie, et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps heureux, ce qu'il désire, il l'espère.

Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination. En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.

Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées, et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques Cosaques suffisaient.

Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore, l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir, isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés et bien choisis, et le chef exigeant.

Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté; perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la défense contre l'attaque.

Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes que leur puissant ennemi veut se fixer dans le cœur de leur empire. Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait de longue main à toutes ces déceptions.

Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez, s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou, marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre! Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé, fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et silencieuse n'exprime que l'étonnement.

Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales du Nord.»