Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord, aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher, comme en fuyant, à une conquête!»
Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et de reculer.
C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis, et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.
Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il daignait l'accorder.
Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère, ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.
Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué; Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre position.»
Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait, et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai Lauriston.»
Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu, mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant, comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez seulement l'honneur!»
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