Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres: «Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles venaient à des hommes à qui tout était arrivé.
Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux? Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»
En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier, qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit son salut.
Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers, allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.
Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main, et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof, puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit égorger toute la garnison.
Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous; l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.
Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue, vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»
Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années, d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible. Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut.
Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient, ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à demi mortes.»
On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son tour on devait le nourrir.»