L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait, ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.
Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le savait accessible à tous les pressentimens.
Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus cruelle encore.
Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de mœurs et de religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, il se voit comme perdu dans leur espace.»
Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre. «On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués; que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»
Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas, ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé il faut persévérer, que cela donne raison.»
C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes que dans leurs rapports avec les circonstances.
Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant toujours.
Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui causera sa chute.
[Illustration]