Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.
Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté. Quelquefois alors, son cœur, trop surchargé, déborde, et répand ses douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.
Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru, jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants pour l'aller vendre en France.—Eh que faire donc! s'écria l'empereur?—Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»
À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»
Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la puissance de son attention.
On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire. Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se retenant encore quelques instans sur ce sommet.
Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour, Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête. S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»
Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles mielleuses, le projet le plus funeste.
Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.
En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières; que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée; qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre. Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.