En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que, près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.

Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de ses instructions avec leur partie conjecturale.

Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres, seront leur sauve-garde.

Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir; les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.

Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand chemin, sa seule retraite.

Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin la victoire.

Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre recommencée. C'était le 18 octobre.

À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord, tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn. L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se trouveront sur mon passage!»

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