Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manœuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.

Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers Kalougha.

Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.

[Illustration]


[CHAPITRE II.]

Le 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof, et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu? sa manœuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de Kutusof?».

En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater tous nos malheurs de ce séjour.