Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout était décidé.

Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide, entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp retranché de Kutusof.

»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que par deux bataillons.

»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon! Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»

Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de tirailleurs russes disputaient ses rives.»

Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.

En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.

Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux: Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les hauteurs.

Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.

Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos attaques.