À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, fut successivement détruit sans résultat.
Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors, écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.
Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu; les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'œil y démêle un reste de forme humaine.
Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.
La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les riches leur fortune.
Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.
Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment; elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la guerre est encore reportée sur les hauteurs.
En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.
C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur un penchant rapide.
Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier, en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être épargné.