En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait de plus vraisemblable.


[CHAPITRE III.]

Quand l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja.

Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale, obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de l'Europe allait se décider.

Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir, Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services, et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable; qu'enfin, il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait avoir formés.

Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!—Ô ciel! s'écrie l'empereur en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manœuvre déjouée: Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut accuser son étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie! hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre? sa fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.»

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse: c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté, qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc l'avis de son officier d'ordonnance.

Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie et de voitures de luxe: c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait sans défiance.