On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent: déjà quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient continuer, d'autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce fut bientôt un tumulte, un désordre complet.
L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore; et si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive l'empereur.»
C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un projet si audacieux, ils l'exécutaient!
Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le temps de dire à l'empereur: «Ce sont eux, retournez!» L'empereur, soit qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en arrière en lui criant: «Il le faut!» L'empereur n'eut qu'un moment pour s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde dégagèrent ce général.
Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en abandonnant tout ce qu'il entraînait.
Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve et entière.
L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général, y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir! Il s'en prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère; puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.
La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut d'une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons; des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'écria «que l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince Eugène;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.