Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord l'éloignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui acheva de le déterminer à cette funeste résolution.
Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord, au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.
[CHAPITRE V.]
Dans cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes. Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales ne sont plus à craindre.
Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson, cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans l'armée russe les alliés; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof, un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles d'aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.
Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo; et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et s'était arrêté trop tôt.
Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir un libre passage à Napoléon! le laisser s'échapper avec sa victoire! Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute l'Europe! n'entend-il pas déjà les murmures des siens!»
Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrêter, le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des Russes, l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour l'armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de Vilson; Alexandre bien informé l'approuvera: que lui importe l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l'être sans courir encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine».
Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la vue de l'ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof vainque ou périsse; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.