Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible: Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà, sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage.
C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.
Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là, toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.
Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps ennemis; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux armées en présence!
Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence à Moskou, qu'ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut à une retraite précipitée.
Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication avec les places de la Vistule.
Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de ces deux villes ses deux grands dépôts; d'immenses magasins y sont réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement graduel de Saint-Cyr.
Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu'envoient les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera Alexandre jusque dans sa seconde capitale.
C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose; il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.
S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof, Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.