Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le Styr.
Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre, de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.
Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins et lui couper sa retraite.
[CHAPITRE VI.]
Napoléon, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion, les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'attendant à tout.
Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.
Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils ne devaient pas tarder à se disperser.
On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de l'armée.
Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français; qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»