Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le cœur, à mesure que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille Russes, que commandait Wintzingerode.
Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.
On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.
Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés; mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés.
Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable.
La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg; double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche offensive.
C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille serfs, innocens de toutes ces barbaries.»
Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d'attaque.
Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.
Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger! Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.