L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison de toutes ces fanfaronnades.»
Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi sera beaucoup plus honorable.»
Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.»
Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa colère.
[CHAPITRE VII.]
Le 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible, et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres; et l'hiver l'avait atteinte.
Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davoust.
D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.
Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée, car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.