Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers. Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint morne, la marche pénible, la consternation commença.
À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point d'état-major, point d'ordre général, point de nœud commun, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.
L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était oublié sans ressource.
Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.
Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire: c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid, la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait abandonner.
C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui, treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la mort, pour chercher l'immortalité.»
[CHAPITRE VIII.]
Cependant, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.
Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.