Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains suppliantes.
L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette espèce que déjà l'on était obligé de faire.
Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables, dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi toutes les affections.
Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz, surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes. Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer d'horribles représailles?»
Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger? l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie, c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.
Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon contraint de céder et de fuir.
Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel.
La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa; «c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»
Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.