Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre.

Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie très-sensible.

Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien n'avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus puissans; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis; c'étaient d'ailleurs des otages.

Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents mâles, avait été ordonné.

Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n'était pas recrue, devenait milice ou Cosaques.

L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes Moskou aux coupoles dorées, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal; ils se groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.

Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts d'un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d'une terrasse et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'était l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les usages, les mœurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moskovie.

Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages; cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de souverains, venus avec leurs usages, leurs mœurs et leur suite; de toutes les parties du monde.

Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles, s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et le tombeau de leur noblesse;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.