Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus illustres doivent naître et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.
Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c'est comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.
La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané, unanime, s'élança de tous les cœurs: on entendit de toutes parts: «Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!»
Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et, pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage; que c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu'il fallait donner!» C'était offrir, pour le seul gouvernement de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.
Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.
Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. «Le danger était-il donc si pressant! l'armée russe, qu'on leur disait encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus? Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement incommode, et gâterait la servitude.»
Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop près; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par résultats.
Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»
On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles. C'était les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.
Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite; et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur empereur.