Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux.

Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.

Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.

De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.


[CHAPITRE XII.]

Le 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje. Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk furent alors projetés.

Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former autour de lui et de l'empereur.

Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec ses complices ou ses dupes.

L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de correspondance.