Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation, et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.

Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de Ney.

Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant par leur retour continuel.

Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer. Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant Dorogobouje.

Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats, l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait avertir l'empereur.

Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac, devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il annonçait, en achevait la désorganisation.

Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.

Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus; il tuait.

Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon, par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.

Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.