Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et se réorganiserait.»

Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage: dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.

Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.

Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix jours entiers.


[CHAPITRE XIII.]

Le 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.

Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui, deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées, et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines, pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques, le pont, deux fois rompu, était abandonné.

Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.

Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de loin.