C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir, ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.

En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se dispersent épouvantés.

Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division, furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà intolérable, tous hésitèrent.

Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier. Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers; ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs lances.

L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.

Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect pour l'emportement de leurs généraux.

Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se perdaient dans ses glaçons.

C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des Cosaques de Platof.

Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses deux flancs.

Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs: qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même. On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.