On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la 14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.
C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment arrêta l'ennemi.
Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du 4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.
Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée enflamment un général.
[Illustration]
[CHAPITRE XIV.]
Enfin, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués!
À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.
On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et en ordre.