C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre; qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un plus puissant effort.
Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.
Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de quitter.
Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de ces infortunés.
Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens, s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.
Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares, et l'on fit justice des plus coupables.
L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses supplications.
«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route. Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de bœufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.
Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient, ou fixaient la terre d'un œil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.
En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre des bœufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents bœufs vient d'être enlevé à Krasnoé.»