Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville. Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»
Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.
Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été au-delà.
Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César, risquant sur une barque toute sa fortune.
LIVRE DIXIÈME.
[CHAPITRE I.]
Cependant, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte devenait effrayant.
Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof, derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord, l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.