Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on se pressait autour d'eux.
Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes; c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de l'hiver comme de l'ennemi.
Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays, pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même par leurs guides.
Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point, montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille. Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois, réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin, remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et se faire éclairer par eux.
Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement. Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège. Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura immobile.
Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il ne croyait pas qu'on osât accepter.
Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche, appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La Polota, affluent de la Düna, les séparait.
Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand le nombre les força de reculer.
Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers. Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter. L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea. Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous baignés du sang des Russes.
Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans Polotsk.