C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.

La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal. Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet de quelque manœuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.

En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.

La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur, sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche, protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il a voulu le voir paraître.

Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent; ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil paraisse.

Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa marche.

Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk, quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois armées à la vue l'une de l'autre.

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant toute la ligne fut embrasée.