Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante; l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à trois heures du matin.
Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.
[Illustration]
[CHAPITRE II.]
Ces trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.
Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.
Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours, que de trois journées.
En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.
Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que, dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.