Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs cœurs, et que, la croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor donna celui de la retraite.
On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.
Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique, qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont il fut suivi, que pour se retirer.
Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi, sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.
Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.
Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia, Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.
En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée, et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.
Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.
Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche. Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant de désespoir.
Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.