Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur marche plus sûre et plus rapide?
»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop, au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof, Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous préparer de plus funestes journées!
»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon, habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne, pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats, l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance, pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un retour pacifique!»
La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave, dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour si long et si désœuvré, il y avait quelque chose de cet esprit d'erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur. Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois armées ennemies marchaient autour de nous?
»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le cœur du colosse russe, ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que, loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes? n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.
»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?
Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer vite?
Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville, donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite! Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles! comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si l'on en pourrait sortir.
Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si considérable.