Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le moindre attouchement peut dissoudre.»

Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de la révolte générale des nations.

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval. Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne réclama, soit fatigue ou estime.

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé, calme et actif, d'une sévérité de mœurs remarquable, mais naturelle et sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi haut et aussitôt que les autres.

Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait pas pu mettre en mouvement.

Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.

La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot, les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était parvenu à réunir.

Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue trainée de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la ville.

Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer tour à tour par les armes.