Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit le jour pour se mettre en mouvement.

Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs espérances.

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent pour percer ce rideau si menaçant.

Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré, servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop souvent, à se venger.

Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout, général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient frappé mortellement.

L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.

En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à l'attendre.

Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de soin.

Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le chemin de l'Europe.