[CHAPITRE IV.]

Pendant qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.

Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient; bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se rendre.

Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»

À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt mille!» Et le Russe interdit s'est retiré.

Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.

Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.

Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent; ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et qu'il était impossible de remuer.