Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu'on respecta.
Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.
Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»
À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.
Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour les recevoir et les protéger.
Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.
Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point décisif, le nœud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.
Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en empara.
Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division.
Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes, affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils remirent au lendemain pour achever.