Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.
Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus! mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.
Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.
Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.
[Illustration]
[CHAPITRE V.]
De son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.
Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.
Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.