Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai besoin de toi dans Dantzick.»

Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le séparaient.

L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.

Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.

Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.

Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.

Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre ayant fait sa fortune.

Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué? C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.»

À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira, et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!»

Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà, dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.