On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof, Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.

C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année suivante, reparaître redoutable.

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée: «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux.

Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.

Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.

Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.

Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre.

Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même; leur masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe: mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que des canons pouvaient seuls la démolir.

Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.

Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!» Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.