Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.

Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.

Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils viendront le rejoindre.» Alors, le cœur plein du malheur de Ney et du désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Liady.

Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze officiers.

Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir, ni reculer.

Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. «L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de carnage, comme sur un champ de manœuvre.


[CHAPITRE VI.]

Quand Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba débout, et continua.

Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement; qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?»