Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là; mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.

Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.

Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard. L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur, et pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite possible.»

Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s'affaise.

Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de Hausanne, d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence, on crut entendre le cri d'alerte aux armes, qui annonce une surprise et l'ennemi.

Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.

Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au-delà de ce défilé.

Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!»