Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des paroles de colère.
À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre Davoust, Eugène et Maubourg.
On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.
Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs gardes.
Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.
Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix mille!
Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»
C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.
L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer «que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»
Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.