Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait.

Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses Commentaires.


[CHAPITRE VII.]

Cependant, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.

Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de Minsk, et convenant de l'habileté des manœuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en tournant la Bérézina par ses sources.»

Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres; il suffirait de l'atteindre.

C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.

L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui demande si elle est attaquable.

Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.